Internet ou la paupérisation des travailleurs intellectuels

Internet ou la paupérisation des travailleurs intellectuels

  Récemment, Google a signé un accord pour rémunérer la presse française au titre du « droit voisin », concept dont la définition émane des instances européennes. Ce document, obtenu après des négociations mouvementées, fixe le cadre dans lequel Google négociera des accords individuels de licence avec les membres de l’Alliance de la presse d’information générale.

  Revenons sur l’origine de cette procédure judiciaire ayant commencé en 2019 et dont l’issue n’est que provisoire, partielle et trop peu satisfaisante.

  Dans son Capital, Marx décrit comment les grandes usines de la révolution industrielle fonctionnent comme des coopératives de machines ayant succédé aux manufactures du Moyen-Âge, « coopératives d’hommes », infiniment moins productives.

  Le travailleur de Marx, qui effectue une activité physique, se retrouve en concurrence avec la machine et ce qui en résulte, c’est sa paupérisation.

  Qu’est-ce qu’un journal ? C’est exactement une manufacture, au sens où la décrit Marx, à ceci près que le produit final (le journal) résulte d’une coopération intellectuelle et non pas d’une coopération physique. C’est ainsi qu’il a survécu à la révolution industrielle : on n’avait pas encore inventé de machine pour écrire (Le terme machine à écrire est un pur abus de langage : il faudrait en fait parler d’imprimante à clavier).

  Quelle est l’action de Google sur les manufactures journalistiques ? Google est une machine qui met automatiquement le journaliste en concurrence, non pas avec des machines, mais avec les productions intellectuelles de tous les autres écrivains de la Terre, qu’ils soient journalistes ou indignes blogueurs plus ou moins lettrés ou illettrés.

  Cette mise en concurrence de la production intellectuelle du journaliste est brutale, immédiate, sauvage et déloyale : le blogueur n’est pas un salarié rémunéré. Le plus souvent, il ne cherche pas à vendre son droit d’auteur, sauf s’il s’érige en « influenceuse » ou « influenceur » dont l’objectif est moins d’échanger avec ses « followers » que d’en retirer des profits.

  Il est impossible pour le journaliste, qui doit vivre de ses textes, de s’aligner financièrement.

  Confrontés au phénomène de « création spontanée et gratuite » de contenu, les journaux ont invoqué la qualité soi-disant supérieure de leur création, de leur formation, de leur déontologie, …

  Il n’est pas certain que cet argument soit fondé car ce billet ne constitue-t-il pas une production intellectuelle tout à fait remarquable dont seul le désintéressement de son auteur est à l’origine de sa publication sous forme totalement gratuite.

  Surtout, l’Histoire nous montre que l’argument de la prétendue qualité est totalement vain. En leur temps, les artisans l’ont invoqué contre les manufactures, puis les manufactures contre les machines et plus récemment les usines occidentales contre la production chinoise. Pour le consommateur, quand les produits sont apparemment identiques, c’est le plus facile d’accès – c’est-à-dire en général le moins cher – qui l’emporte. Et le journal est devenu un produit de consommation financé pour partie par la publicité.

  Puis on a observé depuis quelques années un déplacement de la publicité « papier » vers la publicité « Internet » (gérée par Google) : plus qu’un changement de support média, ce déplacement s’interprète, en termes marxistes, par une captation d’une partie de la plus-value réalisée par la manufacture journalistique au profit de la machine développée par Google.

  Au temps des machines, le Capitaliste obtient un avantage concurrentiel en finançant machine et travail, ce qui lui permet d’empocher la plus-value.

  Mais ce qui est remarquable au temps de l’Internet, c’est que Google, grâce à son moteur de recherche ou à Google News, jouit d’autant plus de l’avantage concurrentiel qu’il ne finance aucun travail ni aucune production intellectuelle. En mettant en place un mécanisme de liens publicitaires sponsorisés, Google transforme en plus-value à son profit un travail qu’il ne prend même pas la peine de contrôler et dont la position est infiniment plus fragile que celle de l’industriel de Marx.

  Et si la production « spontanée » de contenu diminuait un jour, pour des raisons sociologiques ? Et si un autre moteur de recherche proposait des rémunérations publicitaires plus intéressantes que Google ? Et si des états – France ou Chine – tentaient de saper le mécanisme de création de valeur de Google ? Et si les journaux les plus lus s’entendaient entre eux pour refuser leur contenu à Google, empêchant le mécanisme de mise en concurrence sauvage de fonctionner ? C’est cette dernière action qui vient de voir le jour, bien timidement pour l’heure.

  La position de Google a été suffisamment attaquée pour que l’ogre prenne conscience qu’à trop dévorer on peut finir par mourir de faim.

  Mais Google a pleinement conscience de la fragilité de ses victimes et il ne faut pas interpréter autrement ses multiples entreprises menées pour tenter de capter de façon plus pérenne toute forme de plus-value.

  Si, par exemple, sa tentative de numériser tous les livres aboutit, Google captera ad vitam aeternam une partie des droits publicitaires générés par le trafic lié aux livres, et cette captation aura une durée supérieure au droit d’auteur lui-même puisque Google continuera à toucher de l’argent lorsque les œuvres seront tombées dans le domaine public. Et quid d’une entente ou d’un mariage avec Amazon qui se charge de la distribution ?

  Le cas de Google et de la presse est évidemment emblématique mais Internet met en danger un grand nombre de secteurs de production intellectuelle à court ou moyen terme, par des mécanismes de captation similaires (mise en concurrence, utilisation d’une abondance de contenu) :

– La médecine : Dans un grand nombre de cas, une description, même à distance, des symptômes permet d’arriver à un diagnostic. Il existe déjà des sites et des forums où on peut décrire son cas et les résultats sont absolument remarquables. Je vous invite à suivre l’épisode « Epic Fail » de Dr House (Saison 6) où le patient obtient de meilleurs résultats par Internet qu’avec l’équipe de notre addict à la codéine. Bien sûr, invoquer l’exemple vulgaire d’une série américaine peut sembler totalement déplacé aux intellectuels que vous êtes. Après Marx, vous attendiez une citation biblique. Ou au moins du Freud ? Et vous voilà avec du House ! Mais rassurez-vous, House, c’est un peu tout ça à la fois et une série moins banale qu’il n’y paraît. Il se pourrait bien que nos descendants, dans 50 ou 60 ans, l’aient au programme de Première et en découvrent les arcanes dans le Lagarde et Michard (version revue et corrigée n° 76 328). Entre temps, les critiques, les Cahiers du Cinéma, les psychanalystes seront passés par là.

Qu’est-ce qui protège encore les médecins ? Le côté sacré du traitement de santé.

Qu’est-ce qui les attaque ? La nécessité de réduire les coûts.

– l’ingénierie : Internet met les ingénieurs du monde entier en compétition. Dans le secteur informatique, il est devenu plus rentable de développer « offshore ». Des sites comme Odesk mettent en concurrence les ingénieurs de tous les pays, à des coûts horaires souvent inférieurs au SMIC. Qui plus est, l’Open Source crée pour tous les ingénieurs informatiques une concurrence gratuite.

– La création graphique, le design… sont déjà touchés et l’effet ira s’accentuant lorsque des moteurs de recherche d’image permettront de rechercher des images de façon aussi efficace que du texte, par style, par goût, … (Google travaille d’ailleurs sur un moteur « intelligent » de recherche d’images).

– Il est impossible de faire une liste exhaustive de tous les métiers intellectuels dits « de profession libérale » qui, à de rares exceptions près, seront impactés en tout ou partie de leur pratique (juristes, enseignants, consultants d’entreprise…).

  Marx avait repris la fable des abeilles de Bertrand Mandeville pour déclarer que la richesse la plus sûre pour le capitaliste consiste dans la multitude des pauvres laborieux.

  Pour Google, la richesse la plus sûre, c’est juste la multitude des êtres humains connectés.



Le mot du Président
    N’ayant pas encore réussi à atteindre le monde d’après comme nous l’espérions en mai dernier, nos retrouvailles, cette année, sont à nouveau compromises et le bulletin 2021 sera à nouveau virtuel.

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